Celui qui vient

10 janvier 2019

« (Alors qu’il baptisait dans le Jourdain), Jean vit Jésus venir à lui et dit : Voici l’Agneau de Dieu, qui ôte le péché du monde.  C’est celui dont j’ai dit : Après moi vient un homme qui m’a précédé, car il était avant moi ; et moi, je ne le connaissais pas, mais, afin qu’il soit manifesté à Israël, je suis venu baptiser d’eau. Jean rendit ce témoignage : J’ai vu l’Esprit descendre du ciel comme une colombe et demeurer sur lui ; et moi, je ne le connaissais pas, mais celui qui m’a envoyé baptiser d’eau m’a dit : Celui sur qui tu verras l’Esprit descendre et demeurer, c’est lui qui baptise d’Esprit Saint. Et moi, j’ai vu et j’ai rendu témoignage que c’est lui le Fils de Dieu. Le lendemain, Jean était encore là, avec deux de ses disciples ; il regarda Jésus qui passait et dit : Voici l’Agneau de Dieu. Les deux disciples entendirent ces paroles et suivirent Jésus. Jésus se retourna, vit qu’ils le suivaient et leur dit : Que cherchez-vous ? Ils lui dirent : Rabbi – ce qui se traduit : Maître – où demeures-tu ? Il leur dit : Venez et vous verrez. Ils allèrent et virent où il demeurait ; ils demeurèrent auprès de lui ce jour-là. C’était environ la dixième heure. 40  André, frère de Simon Pierre, était l’un des deux qui avaient entendu les paroles de Jean et qui avaient suivi Jésus. Il trouva d’abord son propre frère Simon et lui dit : Nous avons trouvé le Messie – ce signifie : Christ. Il le conduisit vers Jésus. Jésus le regarda et dit : Tu es Simon, fils de Jonas : tu seras appelé Céphas – ce qui se traduit : Pierre. »                                                   Évangile de Jean, ch 1. 29-42

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Jean, couramment appelé Jean-Baptiste, est à la fois le dernier prophète du peuple d’Israël et le premier chrétien, le premier témoin de Jésus-Christ. Il est le trait d’union entre l’Ancienne Alliance, l’alliance selon la loi, et la Nouvelle Alliance, l’alliance selon la grâce ; l’alliance accomplie, l’alliance aboutie et désormais éternelle entre Dieu et son peuple. Jean-Baptiste est le trait d’union entre Israël et l’Église, entre ceux qui attendent et ceux qui annoncent l’accomplissement de la promesse faite à Abraham : la bénédiction en lui de toutes les familles de la terre. (Ge 12.3).

Que signifie ce passage de la loi à la grâce ? Écoutons l’Évangile nous l’expliquer.

Celui qui vient, annonce Jean, baptise d’Esprit Saint. Il déverse sur ceux qui viennent à lui la présence et la puissance de Dieu ; l’amour qui donne la vie et le pardon qui sauve la vie, éternellement.

Cette puissance, cette toute puissance qui vient, Jean l’appelle l’agneau de Dieu.

L’agneau de Dieu… Que signifie ce nom ? Deux événements majeurs de l’histoire du salut, de l’histoire d’Israël dont témoigne la Bible, nous aideront à le comprendre. Le premier se situe au commencement même de cette histoire, lorsque Dieu dit à Abraham : « Prends ton fils, celui que tu aimes, Isaac ; emmène-le et offre-le en sacrifice sur la montagne que je t’indiquerai ». Alors qu’Abraham et Isaac arrivaient sur cette montagne, le jeune garçon dit à son père : « Voici le feu et le bois, mais où est l’agneau pour le sacrifice ? Abraham répondit : Mon fils, Dieu va se pourvoir lui-même de l’agneau pour le sacrifice. » (Ge 22)

Le second événement a lieu quelques siècles plus tard, alors au moment de frapper l’Égypte une dixième fois et d’en libérer son peuple, Dieu ordonna à Moïse : « Que chaque famille prenne un agneau, l’immole, et mette de son sang tout autour de sa porte, afin que la destruction ne vous frappe pas. » (Ex 12)

Ainsi, l’agneau de Dieu dont Jean annonce la venue, c’est la victime dont Dieu se pourvoit lui-même, en lui-même ; la victime immolée pour le salut de son peuple, pour que son peuple échappe à la destruction. L’agneau de Dieu, c’est Dieu qui vient lui-même s’offrir en victime de notre péché ; c’est Dieu qui vient lui-même subir notre condamnation à mort pour nous envoyer vivre à nouveau, hors d’Égypte, hors de la captivité et de la servitude.

Le Dieu d’Abraham, le Dieu de Jésus-Christ, n’exige plus aucun sacrifice, mais il s’offre lui-même en sacrifice ; il se fait l’agneau de Dieu. Il se fait notre victime pour être notre sauveur.

Et le voici, l’agneau de Dieu, qui rassemble son peuple, qui appelle à lui les siens, dont les premiers sont deux disciples de Jean ; deux disciples du dernier prophète d’Israël, qui leur désigne lui-même l’agneau de Dieu, la victime qui sauve. Pourquoi fait-il cela ? Revenons à Jean, pour comprendre le message.

Jean était donc prophète d’Israël, c’est-à-dire prophète selon la loi d’Israël, la loi dictée par Dieu à Moïse. Comme tous les prophètes d’Israël, Jean annonçait à son peuple l’accomplissement de la promesse de Dieu et, pour ce qui le concerne, son accomplissement imminent. Mais comme tous les prophètes d’Israël, il annonçait cet accomplissement selon la loi… Pour Jean-Baptiste comme pour tout Israël, l’accomplissement de la promesse exige l’obéissance d’Israël à la loi, l’obéissance sans faille aux commandements de Dieu.

Jean-Baptiste lui-même s’employait à cette obéissance avec le plus grand zèle, en s’infligeant un ascétisme rigoureux – dont témoignent les autres évangiles ; et il enjoignait sévèrement à son peuple de s’apprêter à la venue du  Seigneur, en commençant par une repentance sincère, figurée par le baptême d’eau, mais une repentance qui devrait être suivie d’une parfaite obéissance, cela afin, prévient-il, de n’être pas balayés par celui qui vient dans le feu qui ne s’éteint pas… Jean-Baptiste offre en quelque sorte à son peuple une dernière chance, avant un jugement qui s’annonce implacable. (Mt 3)

Prédication menaçante donc, et d’autant plus menaçante que Jean-Baptiste se dit lui-même indigne d’accueillir celui qui vient, indigne dit-il de défaire la courroie de ses sandales – c’est ainsi qu’un serviteur accueillait son maître de retour chez lui. En un mot, Jean-Baptiste lui-même se confesse irrémédiablement pécheur. De quoi décourager, désespérer même tous ceux qui l’ont entendu… Si l’intègre Jean-Baptiste s’avoue indigne de la promesse, qui pourra s’en montrer digne ?

Posons-nous la question à nous-mêmes…

Quand bien même nous nous repentirions sincèrement de n’être pas sans péché, impeccables ; quand bien même nous nous repentirions de tout cœur de ce qui dans notre vie n’est pas pensé, n’est pas dit, n’est pas fait par amour, quand bien même nous irions pour cela nous plonger dans le Jourdain ; pourrions-nous pour autant nous montrer le lendemain à la hauteur d’une telle repentance ? Définitivement irréprochables ? Assurément pas… C’est la condamnation de la loi.

En vérité, ce baptême d’eau, le baptême de Jean, serait resté un acte vain, et pire encore un acte sinistre, si le Messie lui-même n’était venu le recevoir comme ceux qui se repentent, avec ceux qui se repentent ; si le Messie lui-même n’était venu s’immerger dans l’eau de la repentance, se mettant ainsi au rang des pécheurs, s’infligeant ainsi notre condamnation. Parce qu’il est l’agneau de Dieu.

C’est pourquoi le baptême de Jean n’est pas resté un aveu d’indignité ; c’est pourquoi au contraire il est devenu le signe de la solidarité de Dieu envers son peuple, envers sa condamnation sans issue ; sans autre issue que le pardon manifesté par ce Messie qui vient non pas selon la loi, mais selon la grâce, selon la promesse faite à Abraham pour toutes les nations ; ce Messie qui vient non pas juger, mais sauver ; ce Messie qui est l’agneau de Dieu immolé pour le salut de son peuple, de la descendance d’Abraham ; l’agneau de Dieu qui baptise d’Esprit-Saint, qui déverse la solidarité, la fraternité de Dieu sur quiconque se repent devant lui, sur quiconque lui confie l’amour qu’il n’arrive pas à vivre, la mort qu’il ne peut repousser : Oh, Seigneur, je voudrais aimer et je voudrais vivre, mais je ne le peux pas, ma chair s’y refuse ; je juge et je meurs et je n’y peux rien… Sauve-moi, mon Dieu ; délivre-moi !

En réponse à ce cri – peut-être notre cri – se révèle la justice selon la grâce : en Jésus baptisé, le jugement redouté de Dieu se révèle comme le pardon de Dieu… Le Dieu qui exigeait la fidélité pourvoit lui-même à la fidélité qu’il exigeait ; il offre sa fidélité, il s’offre lui-même en Jésus, l’agneau de Dieu qui ôte le péché du monde, le pardon de Dieu qui lève toute condamnation… Le salaire du péché, c’est la mort, écrit Paul, mais le don de Dieu, c’est la vie éternelle, parce que Dieu s’est fait l’agneau de Dieu, parce qu’il s’est fait victime avec nous pour infliger à notre mort la victoire de son amour. (Ro 6.23)

Voilà pourquoi Jean-Baptiste désigne à ses disciples leur nouveau maître, leur véritable maître. Car Jean-Baptiste, c’est la loi de Moïse qui désigne en Jésus la fin de la loi, c’est la promesse faite à Abraham qui désigne en Jésus l’accomplissement de la promesse. En cela, Jean-Baptiste est déjà l’Église, l’Église qui, comme lui, désigne en Jésus le Sauveur du monde ; l’Église qui, comme lui, appelle tout homme à se confier, dans l’eau du baptême, à l’étonnante solidarité de Dieu, à se confier au pardon de Dieu qui est la toute puissance de Dieu ; qui est le Fils de Dieu…

Alors les deux disciples de Jean lui obéissent et le quittent pour suivre Jésus ; ils quittent la loi pour suivre la grâce ; ils quittent la promesse pour suivre l’accomplissement de la promesse. À ce moment d’ailleurs, le récit ne dit pas leur nom. Probablement pour que chacun puisse y entendre son propre nom, puisse s’y entendre soi-même appelé à suivre l’agneau de Dieu, à passer d’une vie et d’une paix qui se cherchent à la vie et la paix qui viennent elles-mêmes nous chercher.

Oui, c’est à nous que Jean désigne le Sauveur. Le Dieu qui pardonne ; le Dieu qui est Jésus-Christ, celui qui donne un sens à ce qui, sans lui, n’a aucun sens ; celui par lequel notre vie n’est plus pour mourir, mais pour aimer ; celui par lequel l’absurde devant nous se fait lumière. Celui qui est le Fils de Dieu et le Fils de l’homme, parce qu’il est pour l’homme, pour tout homme, l’avenir enfin possible. Infiniment possible.

Il se peut alors qu’en entendant cela, nous nous disions : Mais oui, c’est là ce que je cherche, ce que j’espère, même si je ne peux pas l’atteindre : vivre pour aimer ; aimer pour vivre… La joie de vivre dégagée, purifiée de toute peur de mourir. C’est là ce que je veux croire, ce que je veux suivre…

Alors Jésus se retourne vers nous, comme vers les deux disciples, et nous dit : Que cherchez-vous ? Une question qui est une interpellation… Êtes-vous disposés à apprendre de moi toute vérité ? Êtes-vous disposés à ce que je vous dise qui vous êtes en vérité, et quel est votre chemin ?

Maître, où demeures-tu ? répondent alors les deux disciples ; où irons-nous entendre ton enseignement, puisque notre ancien maître nous a envoyés à toi ? Venez, et vous verrez, répond Jésus. Ce que firent les disciples, qui virent où il demeurait et qui demeurèrent auprès de lui, écrit Jean…

Ces détails seraient insignifiants s’ils n’étaient que topographiques, mais ils reçoivent tout leur sens et toute leur ampleur de cette autre parole adressée par Jésus, quelque temps plus tard, à ceux qui avaient cru en lui : Si vous demeurez dans ma parole, vous êtes vraiment mes disciples ; vous connaîtrez la vérité, et la vérité vous rendra libres. (Jn 8.31-32)

Si vous demeurez dans ma parole… Où Jésus demeure-t-il ? Comment le trouver ? Nous l’entendons : la question n’est pas là. Trouver Jésus n’est pas une question puisque Jésus est celui nous cherche… La question, l’enjeu, est de demeurer dans sa parole si sa parole s’est adressée à nous ; car le Seigneur demeure dans la parole qu’il nous adresse. L’enjeu de la foi, c’est de demeurer auprès de Jésus, et demeurer auprès de Jésus signifie demeurer à son écoute, à l’écoute de son pardon qui nous sauve, qui désarme notre mort et nous garde sur le chemin resserré qui mène à la vie. (Mt 7.14)

C’est cette parole qui nomme alors André, comme un Père nomme son enfant, comme un Fils nomme son frère ; André qui lui aussi maintenant confesse et désigne en Jésus le Christ, parce qu’il l’a personnellement entendu sauver sa vie. Et le voilà maintenant qui en rend témoignage à son frère, Simon, qui lui aussi s’entend régénérer par son Sauveur.

Il est primordial de bien entendre que ce n’est pas Jean-Baptiste qui convainc André, ni André qui convainc Simon, mais que l’un comme l’autre reçoivent la foi et le salut de Jésus lui-même, par la parole qu’il leur adresse personnellement, intimement. Il y a là un message essentiel pour l’Église, pour la mission des chrétiens : cette mission est d’annoncer le sauveur, mais elle n’est pas de dispenser le salut ; elle est de conduire à Jésus, mais elle n’est pas de pardonner à sa place. Dieu seul pardonne et sauve quiconque s’en remet à Jésus-Christ : voilà ce dont l’Église ne peut que se réjouir !

Personne n’a jamais vu Dieu, écrit Jean (1.18) ; Dieu le Fils unique, qui est dans le sein du Père, lui, l’a fait connaître…  Venez et vous verrez, dit Jésus… Vous verrez que Dieu est amour ; vous verrez que, par amour, il a fait de vous sa demeure, pour vous délivrer, comme il l’avait promis, de la mort et de la peur ; pour qu’en chaque homme, vous aussi, vous puissiez voir un frère ; et pour qu’en voyant le monde, vous aussi, vous puissiez voir l’œuvre de son amour ; non plus une menace ou une proie, mais une promesse.

Une promesse accomplie. Éternellement.

 

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Prédication diffusée sur France Culture le 14 janvier 2018

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