Heureux les pauvres

17 février 2019

« (Après avoir choisi douze de ses disciples, auxquels il donna le nom d’apôtres), Jésus se rendit avec eux sur un plateau où se trouvait une grande foule de ses disciples et une multitude de peuples de toute la Judée, de Jérusalem et du littoral de Tyr et de Sidon. Ils étaient venus pour l’entendre et pour être guéris de leurs maladies. Ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs étaient guéris. Et toute la foule cherchait à le toucher, parce qu’une force sortait de lui et les guérissait tous. Alors il leva les yeux sur ses disciples et dit : Heureux vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous ! Heureux vous qui avez faim maintenant, car vous serez rassasiés ! Heureux vous qui pleurez maintenant, car vous serez dans la joie ! Heureux serez-vous, lorsque les hommes vous haïront, lorsqu’ils vous chasseront, vous insulteront et rejetteront votre nom comme infâme, à cause du Fils de l’homme. Réjouissez-vous en ce jour-là et tressaillez de joie, parce que votre récompense sera grande dans le ciel ; car c’est ainsi que leurs pères agissaient à l’égard des prophètes. Mais malheur à vous, les riches, car vous avez votre consolation. Malheur à vous qui êtes rassasiés maintenant, car vous aurez faim ! Malheur à vous qui riez maintenant, car vous serez dans le deuil et dans les larmes ! Malheur lorsque tous les hommes parleront bien de vous, car c’est ainsi que leurs pères agissaient à l’égard des faux prophètes ! »

Évangile de Luc, ch 6.14, 17-26

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Parmi tous ses disciples, Jésus vient d’en choisir douze, auxquels il donne le nom d’apôtres, ce qui signifie : envoyés. Chargés de mission.

Nous pouvons voir dans ces douze apôtres la préfiguration de l’Église elle-même. L’Église qui n’est pas autre chose qu’une mission, la mission des douze, la mission d’annoncer au monde la venue en Jésus-Christ du salut de Dieu, du salut du monde.

Quand je dis l’Église, je dis bien sûr toute l’Église, toutes dénominations confondues, ou plutôt, toutes dénominations ajoutées.

Ce chiffre douze est un chiffre hautement symbolique, qui signifie en soi l’étendue du salut de Dieu ; un chiffre qui désigne le peuple de Dieu : un peuple d’abord appelé, comme les douze familles d’Israël, et un peuple ensuite envoyé, comme les douze apôtres de Jésus-Christ, l’Église. Un chiffre qui annonce l’expansion du salut de Dieu dans toutes les directions du monde, comme les douze chiffres d’une horloge indiquent toutes les directions.

Et Jésus en effet emmène les douze à la rencontre du monde, de la multitude des peuples… Il s’agit donc bien d’une préfiguration de l’Église, elle-même emmenée par Jésus à la rencontre de tous les peuples du monde, dans toutes les directions.

Ces peuples, écrit Luc, sont venus pour entendre Jésus et être guéris. Entendre, et être guéri… Ainsi, la guérison est l’œuvre de la parole de Dieu entendue, et la mission des douze, de l’Église, c’est donc de faire entendre cette parole qui guérit, cette parole venue dans le monde, pour tout le monde, en la personne de Jésus-Christ.

De quoi cette multitude de peuple veut-elle être guérie ? Cela n’est pas précisé, mais… est-il nécessaire de dresser la liste des maladies de l’humanité, de souligner à quel point elle semble maudite, condamnée à passer de violences en violences, de souffrances en souffrances, sans arrêt, sans fin..?

L’humanité ? Des femmes et des hommes soumis à quémander ce qu’ils espèrent et désespèrent de trouver : la paix, le bonheur, la joie de vivre au lieu de la peur de souffrir, de mourir…

Fais-nous grâce, Seigneur, fais-nous grâce ! prie David ; car nous sommes trop rassasiés de mépris…* Nous voulons vivre mais nous ne pouvons que mourir, et tuer, et nous entretuer… N’est-ce pas là notre maladie, dont nul n’est épargné, d’une façon ou d’une autre, autrefois comme aujourd’hui ?

Nous entendons ce cri, aujourd’hui, dans notre pays ; nous l’entendons dans sa vérité, et dans son impuissance, c’est pourquoi il nous fait mal, à tous, que nous enfilions ou pas un gilet jaune… Nous voulons être heureux ! Alors peut-être qu’un peu plus d’argent – mais combien ?, un peu plus d’écoute – mais savons-nous vraiment quoi dire..? Nous voulons être heureux… Cela semble tellement juste, et tellement impossible.

C’est l’appel, le cri de tous les peuples, quel que soit leur niveau de vie comparé, ou incomparable, peu importe… La vie d’un homme, fut-il dans l’abondance, ne dépend pas de ce qu’il possède, enseigne Jésus…* La vie d’un homme dépend de ce qu’il écoute ma parole, ou ne l’écoute pas.

Ceux qui étaient tourmentés par des esprits impurs étaient guéris, témoigne Luc. Il est d’usage d’entendre là une façon archaïque de parler d’épilepsie, de convulsions ou  de démences diverses… Mais toute la foule, précise Luc, voulait le toucher, parce qu’il les guérissait tous… Toute la multitude des peuples ! Toute cette multitude, bien sûr, n’étaient pas épileptique, démente… Ces esprits impurs désignent donc beaucoup plus que telle ou telle affection pathologique ; ils désignent tout ce qui peut détourner un homme, une femme, d’écouter Dieu, de s’en remettre à sa parole pour vivre ; ils désignent tout ce que la Bible résume dans le serpent de la Genèse, qui inspire à l’homme et la femme l’orgueil de se passer de Dieu, l’orgueil de vivre, de bien vivre par eux-mêmes, et pour eux-mêmes ; pour finalement, se contenter de mourir. C’est tellement banal, normal.

C’est le piège du tueur. Le piège du péché, qui n’est pas une mauvaise action, mais une mauvaise décision. La décision d’écouter l’esprit impur dont Jésus vient nous guérir…

Nous guérir, tous, tous les peuples, de l’angoisse d’une vie condamnée à souffrir, un jour ou l’autre, et à mourir, quand la mort le voudra. Nous guérir d’une vie condamnée à l’absurde, toujours aussi absurde aujourd’hui qu’il y a deux mille ans. Nous voulons être heureux ! Mais le bonheur, qu’est-ce que ça peut bien être, tant qu’il y a la mort ?

Cependant… Il semblerait que ce Jésus apporte une réponse ; une vraie réponse. Là où il passe, la mort semble reculer, alors de partout on accourt à sa rencontre, on veut le toucher, et lui, que fait-il..? Il parle. Tout le monde veut être guéri, mais lui n’est pas un guérisseur. Il est infiniment plus que cela. Il est le sauveur. Ce dont sa parole guérit, ce n’est pas d’être malade, ce n’est pas de souffrir, c’est de mourir. D’exister pour rien. Jésus parle afin que quiconque croit en lui ne périsse pas, mais qu’il ait la vie éternelle.* N’est-ce pas étonnant ?

Et ce qu’il dit alors aux douze, à ceux qu’il envoie vers les foules perdues, ce qu’il dit est bien plus qu’étonnant : inconcevable, insupportable même, pour tous ceux qui réclament le bonheur… Heureux vous les pauvres, car le royaume de Dieu est à vous

Le récit précise, et c’est important, que Jésus n’adresse pas cette parole à la foule, mais à ses disciples. Comment en effet la foule avide de bonheur pourrait-elle supporter une telle parole ?

Ce n’est donc pas une parole que l’Église pourrait asséner à ceux qui cherchent une solution, quel que soit le problème, mais une parole à comprendre, pour ceux qui écoutent Jésus : Quelle est cette pauvreté dont il parle, dont il se réjouit pour ses disciples ? Jésus enseigne-t-il que le vrai bonheur est d’être matériellement démuni ? Et dès lors, en tant que chrétiens, dirons-nous à ceux qui sont démunis : Ah comme vous êtes heureux d’être pauvres !?

La réponse nous vient d’elle-même : Bien sur que non ! Jésus n’est pas cynique. Et quand bien même l’Église a souvent été accusée d’exhorter les humbles à se satisfaire de leur condition, en leur promettant pour l’au-delà le bonheur qui n’était pas pour eux ici-bas, et cela au profit des classes privilégiées, c’est bien en vérité et d’évidence le contraire qui se produit : là où l’Évangile est annoncé et entendu, l’injustice sociale recule ; lentement, mais sûrement…

Mais alors… Si ce n’est pas de pauvreté matérielle, de quelle pauvreté Jésus parle-t-il ?

Réponse : la pauvreté dont parle Jésus, c’est la pauvreté qu’il vient lui-même combler : la pauvreté de sens, la pauvreté d’espérance, la pauvreté de joie, la joie que seule peut apporter une vraie raison de vivre, fondée dans une vraie possibilité de vivre, malgré la mort.

Jésus vient combler ceux qui sont pauvres du salut de Dieu. Ceux pour qui la vie n’est qu’un malheureux hasard, une lutte insensée et désespérée contre la mort.

Sans Dieu, sans le salut de Dieu, sans Jésus, la vie ne peut être qu’une course désespérée et désespérante après un bonheur dont on ne sait même pas en quoi il peut consister, et qui s’éloigne sans cesse quand on croit s’en approcher, comme un mirage dans le désert.

Sans le salut de Dieu, la vie n’est qu’une condamnation à mort qui humilie l’humanité dans une fatalité de souffrance et de sang. Et tout ce que l’on peut amasser de biens matériels s’avère ridiculement impuissant à combler cette insoluble pauvreté…

Heureux vous, les pauvres signifie donc : Heureux êtes-vous, vous qui êtes pauvres en espérance, pauvres en délivrance, prisonniers d’une vie insensée, d’une vie pour la mort… Soyez heureux, car je vous apporte cette délivrance, la guérison ; je vous apporte l’amour, l’amour plus vrai que la mort.

Heureux êtes-vous, si vous m’écoutez, car le royaume de Dieu est à vous, c’est-à-dire : l’amour de Dieu s’offre à vous, pour être en vous la possibilité de vivre, car vivre, c’est aimer, et nul ne peut aimer s’il est réduit à convoiter ce qu’il ne possède pas ou à défendre ce qu’il possède.

Heureux êtes-vous, si vous réalisez en m’écoutant que tout ce que vous possédez ou convoitez n’est que pauvreté, illusion de puissance, la mort déguisée en bonheur… Heureux êtes-vous, si vous entendez, si vous recevez de moi, en moi, toute votre richesse : la possibilité d’aimer, parce que vous êtes aimés, et non pas jugés ; la possibilité de partager, parce que je vous donne tout. Heureux êtes-vous, car vous possédez maintenant une joie qu’aucun malheur, aucune privation de ce monde ne pourra plus vous enlever.

Heureux êtes-vous, si vous vous entendez appelés, consolés, rassasiés par cet amour, par ces étranges paroles ; heureux êtes-vous, si vous entendez qu’avec moi, votre avenir n’est plus la mort, mais la liberté glorieuse des enfants de Dieu.*

Et heureux serez-vous si, à cause de cela, le monde vous rejette, vous insulte, vous déteste, parce que l’orgueil et la mort s’en prennent à ceux qui leur échappent, à ceux qui leur sont enlevés par la foi, à ceux qui désormais annoncent librement leur défaite… À ceux qui partagent, parce qu’ils ne sont plus possédés ; à ceux qui pardonnent, parce qu’ils n’ont plus rien à défendre.

Ces paroles sont un appel et aussi un avertissement : Attachez vous à moi, car tout le bonheur que le monde fait miroiter devant vous : le bonheur d’avoir ce que d’autres n’ont pas, le bonheur d’être épargné des épreuves des autres ; le bonheur d’être admiré, parce qu’on dit ce que les hommes veulent entendre, parce qu’on promet ce qu’ils convoitent ; ce bonheur, c’est la mort qui vous séduit, qui vous flatte, qui vous gave peut-être, pour mieux vous dépouiller de tout, de toute votre vie.

Je rends grâce à votre sujet – écrit l’apôtre Paul à l’Église de Corinthe, et à toutes les Églises – de ce qu’en Jésus-Christ vous avez été enrichis en toutes choses, et qu’ainsi, il ne vous manque aucun don.* Quelle que soit notre situation, il faut assurément la puissance de la foi pour être convaincus d’une telle chose ! Convaincus de n’avoir désormais plus rien à attendre du monde, mais au contraire tout à lui offrir, parce que Dieu lui-même s’est offert à nous, comme notre avenir. C’est cela, la liberté glorieuse des enfants de Dieu.

Alors, face au monde qui sans cesse appelle « Au secours ! Nous voulons vivre, et nous mourons… Au secours ! Nous voulons nous réjouir, et nous pleurons… Au secours ! Nous voulons la paix, et nous avons la peur… » Pour ce monde, pour tout le monde, la réponse est venue, elle n’est plus au-delà, elle est là… Je suis là, dit Jésus le Christ ; je suis là, et je ne vous laisserai plus.

Je vous guérirai.* Vous ne serez plus de ceux qui mendient ou qui possèdent, mais de ceux qui partagent ; vous ne serez plus de ceux qui pleurent ou se plaignent, mais de ceux qui consolent ; c’est le miracle que je viens accomplir pour vous. En vous.

Quel miracle ? Être aimé, pour être libre ; Être libéré, pour aimer… Vous êtes heureux, si vous entendez en cela toute votre richesse : la vie éternelle en Jésus-Christ, notre sauveur ; notre bonheur.

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* Psaume 123.3 ; Luc 12.15 ; Jean 3.16 ; Ro 8.21 ; 1 Co 1.4-5 ; Ésaïe 57.18-19

Prédication diffusée sur France Culture, le 17 février 2019

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